Jean-Pierre Dupuy, dans son ouvrage « Aux origines des sciences cognitives », retrace la première phase de la cybernétique au travers d’une analyse critique et historique, tout en prenant compte des contradictions, mœurs et potentialités qui n’ont pas été prise en compte. L’étude de la deuxième partie intitulé « Une parente mal aimée » s’occupe à tenter de retrace les filiations et liens entre la cybernetiques et la révolution logique, l’arithmétique, la neurobiologie et le contexte scientifique de l’époque. Ce fut une découverte pour moi qui utilise des notions de sciences cognitives dans mes recherches liées au domaine de nos appareillages numériques et des interactions propre au web, sciences définies comme héritière des recherches des mécanismes d’information des systèmes complexes menées par la cybernétique.
Au travers du concept de l’énaction, je vais tenter de revenir sur les liens entre les sciences cognitives et la cybernétique
(via l’étude mené par J-P. Du puy), et comment ces deux corpus interagissent et de quelles manières leurs liens témoignent de la
pertinence de leur lectures dans une approche du design numérique (au travers du prisme de ma propre pratique).
Ma recherche est centré sur la position de l’individu et sa subjectivité au travers de l’étude des phénomène dans l’interaction. Appréhender l’entité de ces interactions comme des processus en devenir constitutifs. Pour cela, je tente d’appliquer une lecture phénoménologique de l’expérience instrumentée que sont nos médiums numériques, reconsidérer des « certitudes sensibles » éprouvés par l’interacteur. C’est en cela que l’utilisation des sciences cognitives devient pertinente, car cette phénoménologie s’articule autour des comportements et des structures qui l’engendrent.
« Alors, conjecture von Neumann, on peut être dans un cas où le moyen le plus simple de décrire un comportement est de décrire la structure qui l’engendre - le gain en complexité de description pouvant tendre vers l’infini. » [1]
Cependant, comme le propose Francisco Varela dans un contexte bien diffèrent de celui de Neumann, si nous sommes dans un conjecture de « modelage mutuel » [2] entre l’interacteur et son environnement, il est nécessaire de caractériser non pas uniquement la structure, le support, mais bien l’ensemble des échanges entre l’interacteur et cette structure. Et donc par la même occasion décrire cette deux protagoniste, puisqu’ils sont induits dans cette échange.
Je mets donc en place des situations faisant appel à des pratiques hétérogènes (que ce soit web, sonore, ou vidéo...) qui font appel aux mêmes phénomènes, d’acoustique, de pratique, de résonance, d’immersion dans un entre-deux, où le joueur, dans un état altéré (puisque plonger dans une virtualité) modèle un monde mutuellement avec son environnement.
C’est là qu’intervient le principe d’énaction théorisé par Gregory Bateson, Humberto Maturana, Francisco Varela, Evan Thompson, et Eleanor Rosch, un terme proposé par Francisco Varela pour une façon de percevoir la cognition qui s’inspire du fonctionnement de la cellule, « elle ne dispose pas de représentation interne ou de carte de son environnement, joue un rôle pourtant identifiable dans le réseau qui l’englobe, et au final agit, s’adapte et se reproduit » [2]. Ce sont des chercheurs du CEMU (Centre d’Enseignement Multimedia Universitaire de Caen) qui m’ont introduit la première fois à ce concept. Travaillant sur des dispositif d’accès au web pour les non-voyants, ils proposent, contrairement à des programmes de synthèses vocales coercitives pour l’utilisateur, une approche multi-sensorielles héritée du principe d’énaction, comme en témoigne un extrait d’un entretien que j’avais mené au CEMU en 2017 avec Pierre Beust, et Fabrice Maurel, respectivement directeur et professeur au CEMU.
« [Pierre me raconte ici une expérience où un dispositif accroché aux dos de non-voyants envoie des signaux sensorielles à partir de caméra filmant le match de base-ball auquel ceux-ci participent] Si la caméra est posée et que le non-voyant est à coté, son apprentissage plafonne très vite, si le non-voyant manipule la caméra pendant qu’il perçoit ce que donne la caméra, l’apprentissage augmente. Il apprend en agissant. Ton action n’est possible que par la perception et la perception n’est pas déconnecté de l’action. »
L’énaction s’inspire du fonctionnement de la cellule, qui, comme l’a dit Pierre Beust, « a un comportement adaptatif en fonction de son environnement, où elle défend son unité dans les perturbations de l’environnement, c’est à la fois en se défendant dans ces perturbations qu’elle agit en tant que cellule. » C’est en ramenant dans la cognition la biologie qui était exclue des deux courant dominants (le cognitivisime et le connexionisme) que Francisco Varela et Humberto Maturana, dans les années 80, formalise le principe d’autopoïèse. Les sciences de la vie, réduite aux sciences du cerveau par les neurobiologistes, reprenne ici une place centrale dans la science de la cognition, comme en témoigne l’intérêt pour la cellule. Une science du cerveau, comme le rappelle d’ailleurs J.-P. Dupuy, toujours basée sur la théorie du système nerveux de Warren McCulloch. J.-P. Dupuy déplore également ce manque d’élargissement
«Les données anatomiques et physiologiques s’accumulent mais on ne songe guère à les mettre en rapport avec les processus mentaux.» [1]
C’est ici que Varela ouvre « une troisième voie, celle que l’on appelle l’intelligence incarnée » [2], qui définit que l’on agit quand on perçoit, et on perçoit simultanément à l’action, et non au préalable.
Varela repend le système des cycles de Mc Culloch, « ‘circuits réverbérants’ à feedback positif –, sont cela même qui capte et place hors du temps les séquences d’événements qui atteignent le système nerveux à travers les organes des sens » [2] pour établir un lien entre le soft et hard, car comme le dit Benoît Le Blanc dans son article «Francisco Varela : des systèmes et des boucles» :
« [...] la structure boucle avec la fonction, l’action boucle avec la perception, le niveau cognitif boucle avec son niveau d’implémentation. » [2]
Un enchevêtrement qui définit le système autopoïétique, définissant plusieurs système de boucles s’entremêlant. Tout d’abord « une boucle intrinsèque puisque le système boucle avec son environnement, il va s’adapter du fait de l’influence de ce dernier mais il va aussi agir sur lui » [2] puis « des boucles ou recherches d’équilibres qui peuvent être mises en évidence, par un rapprochement voire même une réunification de concepts présentés jusqu’alors de façon duale et tranchée » [2]. Pour Benoît Le Blanc, Varela rapproche donc le cognitivisme (« qui n’explique pas le fonctionnement de la perception global ») et le connexionisme (« ne traduit que difficilement des macro-organisations pourtant observables dans les comportements longs »).
Le deuxième article décrit dans l’ouvrage de J.-P. Dupuy définit trois acteurs dans cette comparaison du cerveau à la machine, l’organisme dans sa structure (la structure), dans sa fonction (l’esprit) et la machine (logique et matérielle).
La structure et l’esprit, sujets principaux, respectivement, du connexionisme et du cognitivisme. En ramenant la biologie au centre du tableau, Varela fait boucler la structure avec la perception (au sein d’un tryptique système-environnement-action qui constitue ce système).
« A chaque comportement correspond une structure dans le cerveau, et réciproquement une modification de cette structure modifie mon comportement ; mais cette interdépendance décrite par le scientifique a lieu au cœur de sa propre structure cognitive, qui se trouve elle-même dans un horizon de croyances et de pratiques qui interagit avec elle ; et postuler cet horizon est aussi une activité accomplie par l’être vivant que je suis, doué d’une certaine corporéité, inscrit ici et maintenant dans une situation singulière. » [3]
L’approche théorique des comportements par la notion d’énaction renverse la conception même de la cognition, elle renverse donc également notre conception de nos appareillages numériques qui sont désigner (ainsi que nos interactions avec ceux-ci) en fonction d’une approche dualiste de la structure et de la fonction. Le cognitivisme définit une activité cérébrale de représentation, on se représente le monde dans lequel on est pour pouvoir agir dans la représentation et conduire l’action dans le monde. L’énaction remet cela en cause ; nous n’avons pas de première étape de perception pour après agir. Le monde n’est pas objectif et ne dépend pas de notre unique subjectivité, c’est une cognition incarnée.
« [...] l’intelligence ne fonctionnant pas à partir de représentations, ne se définit plus par sa capacité à résoudre des problèmes, mais par celle de pénétrer un monde partagé. Le système cognitif ne formule plus des solutions et des réponses péremptoires, mais vient au monde en même temps qu’il fait advenir le monde sur le mode de la question. » [3]
Transposé dans le domaine du design numérique, il faut permettre l’action dans l’interface, mais une action perceptive qui s’auto-engendre. Une quantité limité d’actions amène donc à une perception restreinte et dictée, au contraire un large champ d’interaction permet donc de rendre intelligible le médium au travers d’un couplage perception/action multiple sur l’environnement.
Dans le cadre de leur recherche autour de l’accès au numérique pour les non-voyant, les membres du CEMU ont décidé de ne pas s’appuyer sur des fragments données dans un ordre temporel (comme le ferait une synthèse vocal), mais de donner la possibilité d’une appréhension de la structure visuelle du document web au travers d’une prothèse. Munie d’actionneurs vibrants et thermique qui réagissent à l’élément ciblé sur une main, l’autre main se déplace sur la surface tactile d’une tablette qui envoie des données à la prothèse.
« Un programme embarqué sur une tablette Androïd propose une image sur l’écran et détecte les positions de contact des doigts avec l’écran. Le niveau de gris des zones survolées est transmis par liaison Bluetooth au dispositif qui calcule la variation d’intensité que doivent produire les actionneurs. » [4]
Le projet répond ici à une situation d’handicap mais amène à se questionner sur les dispositifs pour les voyants pour dépasser l’aspect visuel afin de faire appel à d’autre modalités sensorielles. Un territoire de recherche qui se questionne sur la pérennité de nos existences individuelles et nos sensibilités (de notre « devenir singulier » pour reprendre les termes d’Yves Citton [5] ), dans sa diversité, ses particularités et son idiorythmie.
Cette proposition offre selon moi une manière de ressentir les écart de structuration d’un dispositif au moyen d’un vagabondage sur le support, offrant des possibilités de singularité lors des itérations de ces boucles d’interaction.
« Nous sommes dans un monde qui semble avoir été là, avant que la réflexion ne commence, mais ce monde n’est pourtant pas séparé de nous ; la reconnaissance de ce cercle ouvre un espace entre soi et le monde, révèle un entre-deux, une voie moyenne » [3]. Un entre-deux (inter-face, inter-action) que l’on doit penser et réconquérir.